Il m’a toujours semblé connaître l’Art de Fugue. J’en percevais l’immensité, j’en aimais le mystère. Mystère de l’œuvre inachevée, questionnement face à l’œuvre testamentaire, fascination exercée par la perfection de l’écriture contrapuntique. Et plus encore, serait-elle destinée à être jouée ? Je connaissais l’Art de la Fugue, comme on connait une légende…

ARN68830 entier

Cliquez ici pour écouter, acheter ou télécharger


…On entend parfois qu’il s’agit d’une œuvre abstraite, aride, austère, froidement réduite à un « exercice » intellectuel. N’est-ce pas ainsi la condamner au silence ? J’aimerais pouvoir raconter le voyage qui a été le mien depuis le jour où j’ai ouvert cette partition, pas seulement pour l’analyser ou la lire, mais pour enfin y plonger les mains. L’Art de la Fugue, ouvrage d’une extrême hauteur de pensée, respire le travail, le labeur dans toute sa noblesse. Comme si l’art était aussi artisanat. Car pour moi, l’Art de la Fugue se façonne, se pétrit, se bâtit à la main. Le sujet du premier contrepoint m’est apparu, à lui seul, comme un tout, à partir duquel l’œuvre pourrait naître et se déployer. J’aime à penser que ces contrepoints et canons seraient issus de cette cellule originelle, cette matière brute donnée comme une vérité. Mes premiers pas à travers cette œuvre furent avant tout source d’interrogations ; face à un texte à la fois complexe et épuré, voire radical, quelle direction prendre? Quels phrasés, quels tempi, quelles articulations, quelles dynamiques pouvaient s’imposer ? Peut-être plus encore que pour d’autres œuvres, seuls le temps et la patiente exploration des méandres du contrepoint ont permis un choix. Le piano, et ce qu’il suggère comme variété de dynamiques, de timbres, de plans sonores et de couleurs a élargi mon champ de possibles. Les métamorphoses infinies du sujet de départ et l’incessant discours des lignes horizontales qui caractérisent et sculptent le contrepoint nous emmènent tour à tour vers des fugues introspectives, dansantes, joueuses, sérieuses, métaphysiques, recueillies…Et quel étrange et beau paradoxe que de se sentir aussi libre de ses choix dans une musique si savante et construite ! La question de savoir si elle doit être jouée n’a pour moi plus lieu d’être ; c’est une œuvre à laquelle on se doit de donner vie. Mais alors, peut-elle être écoutée ? Car l’Art de la Fugue met à l’épreuve celui qui s’y plonge. Sommes-nous encore prêts à laisser le temps œuvrer, à ne pas rechercher l’immédiateté et les séductions faciles ? Ce temps retrouvé, indispensable à l’interprète, sera peut-être nécessaire à l’auditeur. Le disque offre la possibilité de décider du moment où l’on souhaite s’immerger dans une œuvre et permet de s’accorder le temps de l’écoute, de la ré-écoute afin d’en déceler les richesses. J’ai fait le choix de réunir les fugues par genre (contrepoints simples, contrepoints en mouvement contraire, contrepoints doubles et triples, contrepoints en miroir, dernier contrepoint inachevé) et de les ponctuer de canons, imaginés comme des respirations ou des divertissements improvisés. Tel est le cheminement que j’aimerais proposer à travers l’Art de la Fugue, œuvre qui nous réapprend le temps, le besoin de temps, l’acceptation du temps.  » Chaque soir, je me replonge, une demi-heure durant, dans le Kunst der Fuge. On ne sent plus là ni sérénité ni beauté, mais tourment d’esprit et volonté de plier des formes, rigides comme des lois et inhumainement inflexibles. C’est le triomphe de l’esprit sur le chiffre. Et avant le triomphe, la lutte. Et, tout en se soumettant à la contrainte, tout ce qui se peut encore, à travers elle, en dépit d’elle, ou grâce à elle, de jeu, d’émotion, de tendresse, et, somme toute, d’harmonie. » André Gide (Journal, année 1921

I always had the impression of knowing The Art of Fugue. I perceived its immensity; I liked its mystery. Mystery of the unfinished work, a questioning facing the testamentary work, fascination exerted by the perfection of the contrapuntal writing. And even more, might it have been meant to be played? I knew The Art of Fugue as one knows a legend. One sometimes hears that it is an abstract work, arid, austere, coldly reduced to an  intellectual ‘exercise’. Is that not to condemn it to silence? I would like to be able to relate the journey I have taken since the day I first opened this score, not only to analyze or read it, but to finally plunge my hands into it. The Art of Fugue, a work of extreme loftiness of thought, exudes work, labour in all its nobility. As if art were also craft. For, to me, The Art of Fugue is shaped, kneaded, built by hand. The subject of the first counterpoint appeared to me as a whole in itself, starting from which the work could be born and unfold. I like to think that these counterpoints and canons stem from this original cell, this raw matter given like a verity. My first steps through this work were, above all, a source of questions; faced with a text both complex and uncluttered, or even radical, what direction to take? What phrasings, what tempi, what articulations, which dynamics could impose themselves? Perhaps even more than for other works, only time and patient exploration of the ins and outs of the counterpoint permitted a choice. The piano, and what it suggests as a variety of dynamics, timbres, acoustic perspectives and colours, enlarged my field of possibilities. The limitless metamorphoses of the initial subject and the incessant discourse of the horizontal lines that characterize and sculpt the counterpoint lead us to fugues that are in turn introspective, dancing, playful, serious, metaphysical, meditative… And what a strange, beautiful paradox to feel so free in one’s choices in music that is so erudite and well constructed! For me, the question of knowing whether or not it should be played was no longer of consequence; it is a work to which one must give life. But then can it be listened to? For The Art of Fugue puts to the test whomever dives into it. Are we yet ready to let time do its work and not seek immediacy and facile charms? This rediscovered time, indispensable to the performer, will perhaps also be necessary for the listener. The disc offers the possibility of deciding on the moment when one wishes to immerse oneself in a work and allows for granting oneself the time to listen and listen again in order to detect the riches. I made the choice of grouping the fugues by genre (simple counterpoints, counterpoints in contrary motion, double and triple counterpoints, mirror counterpoints, the final, unfinished counterpoint) and punctuating them with canons, imagined as respirations or improvised divertissements. This is the progression that I would like to propose through The Art of Fugue, a work that again teaches us time, the need for time and the acceptation of time. ‘Every evening, for a half-hour, I plunge again into Die Kunst der Fuge. […] One no longer feels either serenity or beauty in it but rather a torment of the mind and the will to bend forms, rigid as laws and inhumanly inflexible. It is the triumph of the mind over the number. And before the triumph, the struggle. And whilst submitting to constraint, everything that can still be, through it, in spite of it, or thanks to it, playing, emotion, tenderness, and, when all is said and done, harmony.’ (André Gide, Diary, year 1921)                 Célimène Daudet, translated by John Tyler Tuttle

N’hésitez pas à nous contacter pour nous demander le livret intégral